Rougir d’être paysan de Michel et Joseph Gicquel

L’austérité de la couverture et la photo en noir et blanc qui y est apposée laissent penser à un ouvrage de mémoires. C’est un peu le cas. Les deux auteurs et frères, Michel et Joseph Gicquel, font revivre aux nostalgiques et aux jeunes générations (les « digital natives » les mutations du monde paysan breton des années 60 et 70 : cette mutation qui a introduit la mécanisation et l’ère de l’industrialisation et la notion de rendements (volume et financier) dans l’agriculture et qui a boulversé le socle d’une société traditionnelle enraciné dans ses valeurs solides.

Les auteurs par un jeu d’écriture et un double je revisite au fil des chapitres de l’ouvrage des choses simples comme les loisirs des petits paysans, la simplicité des ouvriers agricoles, la télévision et les premiers émois d’une sexualité, sujet tabou que l’on abordait indirectement par la reproduction animale.

Point de nostalgie de la part de ses deux auteurs emprunts d’un profond respect pour leurs origines. Leur père, même s’il apparaissait comme quelqu’un de rigide, dur, et parcimonieux, inspire aux auteurs – bien des années plus tard quand on regarde dans le rétroviseurs de la vie – un profond respect. Ce père a la fois trempé de ses valeurs paysanne mais aussi ouvert au progrès : ses enfants mèneront de belles études et la télévision, la petite lucarne, ouvrira une grande fenêtre sur le monde dans cet univers clos.

L’oisiveté était une valeur détestable alors que la ferme requérait un travail permanent : s’occuper des bêtes, nettoyer leurs habitats, s’occuper des récoltes, etc. Les auteurs nous font pénétrer cet univers dur de manière tendre en évoquant leur attachement profond à leur mère et en dépeignant avec simplicité son décès : « Les soeurs avaient pris la décision de tout me dire. Elles m’avaient vu fondre en larmes à chaque fois que quelqu’un venait me rendre visite. Avaient-elles décidé de le faire, convaincues que je ne me faisais aucune illusion ? Ou était-ce le sentiment du devoir à accomplir qui les avait guidées, épargnant ainsi la famille cette tâche ingrate et difficile ? Le soir même, je me mis à penser, à laisser mon imagination galoper. Sans elle, désormais comment allais-je vivre ? Un grand vide s’ouvrait devant moi, une nouvelle vie aussi. Avec toujours la même envie, continuer la vie ». Je pense ici à la chanson « La vie c’est la vie » d’Henri Salvador dans son album Révérence qui évoque ce thème de manière si optimiste.

Les réformes agraires d’après guerre avaient inéluctablement détruit le socle commun de la paysannerie. Les paysans n’habitaient plus avec les bêtes pour profiter de leur chaleur. Le logement était à présent distinct des étables. Par soucis d’économie et après les dépenses générées par cette nouvelle construction et faute à une parcimonie latente, « le père » refusa d’installer le chauffage. Même si les conditions de vie s’amélioraient, les hivers demeuraient rigoureux. Un jour suite à un trajet en automobile pour se rendre à un carnaval d’une ville voisine, survint un accident. Arrivés à l’hôpital, leur soeur découvrit le pyjama crasseux d’un des frères sous ses vêtements « en pelure d’oignons », technique utilisée contre le froid mais synonyme de honte sociale mais aussi d’un archaïsme montrant le refus de changement de la société rurale face à un progrès très rapide.

Une autre citation se suffit à elle même pour montrer l’obstination et l’abnégation du paysan. Leur père travaillant se blesse en maniant la faux. Il se soigne avec de la gnôle et une « bande Velpeau ». Toutefois la plaie s’ouvre et « le père » doit se résoudre à aller se soigner. L’auteur résume, sur un plan plus large, ainsi l’état d’esprit de son père : « Un paysan travaille sans relâche parce qu’il a le sentiment de toujours mener un combat contre le temps, contre les intempéries qui pourraient mettre en péril l’exploitation et la survie de la famille. Il ne renonce jamais, par fiereté, par orgueil ou par simple sentiment d’obligation. Ce courage, cette abnégation m’ont donné des motifs d’indulgence et même d’absolution. Pour autant, ce sont bien diverses formes de barbarie qui sévissaient dans les campagnes et dans les fermes et rien, aujourd’hui, ne saurait en justifier aucune ».

Tout est dit et écrit… Cet ouvrage est donc une introduction autobiographique tendre au monde paysan breton. Cette relation froide mais intense avec les parents, les tabous édictés par la religion et les normes sociales, les plaisirs des jeux d’enfants si simples aujourd’hui et disparus au profit de l’écran, une description des rapports humains entre les enfants et les ouvriers agricoles d’alors. Cet ouvrage nous invite peut-être à regarder dans le rétroviseur pour regarder l’état de notre société, réfléchir sur son devenir et emprunter à ces valeurs des pierres pour la construction d’un édifice sociétal meilleur. C’est aussi un témoignage de la société bretonne traditionnelle que les « neo-breizhous » tentent de faire revire.


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